Farce médiévale

La farce du cuvier

AVANT-PROPOS

Cette farce de l’époque médiévale, dont l’auteur est inconnu, a été transcrite d’après l’ANCIEN THEATRE FRANÇAIS, collection des ouvrages dramatiques les plus remarquables depuis les Mystères jusqu’à Corneille, publié avec des notes et éclaircissements, par M. Viollet-le-Duc, chez P. Janet, à Paris, en 1854.

Ce recueil de l’illustre archéologue reproduit le plus fidèlement possible le texte de l’ancienne édition acquise vers 1845, par le British Museum de Londres, édition découverte dans une vieille librairie d’Allemagne et contenant soixante-quatre farces imprimées, pour la plupart à Lyon, vers 1545.

PERSONNAGES

JACQUINOT, maître forgeron.
ANNE, femme de Jacquinot.
JACQUETTE, belle-mère de Jacquinot.

ASPECT, CARACTERE ET COSTUMES DES PERSONNAGES

JACQUINOT n’est point, comme on pourrait le croire, un béjaune niais et ridicule, ni un gringalet puisqu’il parvient à tirer sa femme du cuvier ; c’est un artisan débonnaire, fin, placide et calme, qui pourrait avoir recours à la force pour maîtriser les deux commères, mais renoncerait à toutes ses prérogatives de ‘chef de maison plutôt que de se montrer brutal et arbitraire.

Il est vêtu d’un pourpoint très simple serré à la ceinture par une bande de cuir, d’un haut-de-chausse, et chaussé de souliers à la poulaine. Il porte le traditionnel tablier de cuir des forgerons ; visage glabre, cheveux longs, sans coiffure.


ANNE est une petite personne despotique, gâtée par son mari qui, jusqu’alors, lui a passé toutes ses fantaisies pour avoir la paix. Elle est coiffée d’un chaperon, chaussée de mules de drap à bouts arrondis ; elle porte une robe a corsage plat et ajusté, taillé carrément, très ouvert à l’encolure, laissant voir la gorgerette ou fichu de dentelle montant jusqu’à la naissance du cou ; une jupe très longue, relevée par des retroussoirs, ou agrafes, fixés à la ceinture où pend l’escarcelle.


DAME JACQUETTE est le type de la belle-mère classique, qui soutient sa fille, se montre systématiquement hostile envers son gendre et fait preuve d’une partialité instinctive dans les différends du ménage.
Elle porte, en plus sévère et en couleur foncée, le même costume que sa fille Anne.


L’action se passe vers le milieu du XVe siècle, dans le logis très simple d’un artisan.
A droite, au premier plan, une vaste cheminée sous laquelle apparaissent le four à cuire le pain et le chaudron à bouillir la lessive.
Au second plan, une porte donnant sur l’atelier. A gauche, au premier plan, une porte; au second plan, une cuve ou un baquet destiné à couler la lessive.
Au fond, une fenêtre donnant sur la rue; meubles de bois grossièrement façonnés bahut, pétrin, maie, crédence, escabeaux, une table devant la cheminée étains, cuivres, lampe à bec suspendue au plafond solivé.

La farce du cuvier



SCENE PREMIERE : ANNE et JACQUINOT

Au lever du rideau, Anne gesticule avec l’apparence d’une femme en colère.

ANNE, furieuse, à Jacquinot.
Taisez-vous ! Je ne vous crois point!
Oui, je vous ai vu dans ce coin
Qui dormiez sur une escabelle !

JACQUINOT, la calmant.
Ecoutez-moi, ma toute belle...

ANNE, trépignant.
Vous dormiez, et stupidement!
J’entendais votre ronflement!

JACQUINOT, paternel.
C’est une erreur, une chimère...

ANNE, menaçante.
Je m’en vais avertir ma mère
Et la prier de vous tancer
Puisque j’ai beau vous menacer
Et vous inviter à mieux faire...

(Elle sort à gauche, furibonde.)

SCENE II : JACQUINOT

JACQUINOT, excédé, levant les bras.
Ah! Seigneur! Les deux font la paire!
Le Diable m’a bien inspiré,
Le jour où l’esprit égaré
Par je ne sais quelle folie,
Je m’unis à cette furie!
Je ne suis plus maître au logis.
L’une clame ; l’autre rugit,
Car en plus de cette mégère,
Il me faut supporter sa mère
Je n’ai pas un instant d’arrêt
Pour aller boire au cabaret.
Chaque jour semonce nouvelle
Accable ma pauvre cervelle
Je suis un esclave asservi
Qu’on peut tracasser à l’envi,
Un fantoche de mascarade
Appointé de force bourrades. Mais par le sang que Dieu. me fit,
Elles vont bien tirer profit
De leur audace, ces commères !
L’épreuve devient trop amère,
Et quelque jour j’aurai raison !
Je serai maître en ma maison !

(Entrent, par la gauche, Anne et mère Jacquette.)

SCENE III : JACQUINOT, ANNE et JACQUETTE

ANNE
Venez le voir, mère Jacquette.
Tout seul, voyez comme il caquette.
Il se conte des boniments
Et néglige journellement,
Dans sa paresse coutumière,
De mettre en ordre la chaumière.
J’ai beau lui faire des sermons,
Le gourmander, mais ce démon,
Ce lambin, ce gueux, cet ivrogne,
Se refuse aux moindres besognes !

JACQUETTE, cauteleuse.
Vous m’en voyez le coeur meurtri,
Mon gendre ! Hélas! Un bon mari
— J’en prends à témoin Notre-Dame ! —
Se doit d’obéir à sa femme.
Même, elle peut, s’il se méprend,
Le bastonner...


Atelier théâtre de Mauvezin

JACQUINOT, amer.
Je vous entends.
A me frapper, on la convie ;
Mais sachez bien que, de ma vie,
Je ne lui permettrai ceci !

JACQUETTE
De vous battre à bras raccourcis ?
Et pourquoi? Par Sainte-Marie,
Si votre femme vous châtie,
C’est hélas ! pour vous inciter
A sortir de l’oisiveté !

JACQUINOT, navré.
Mère Jacquette, à vous entendre,
Si mon épouse n’est pas tendre,
C’est qu’un destin malencontreux
L’affligea d’un époux hargneux
Qui se vautre dans la paresse
Et ne se plaît que dans l’ivresse.

JACQUETTE
Certes, Jacquinot, mon ami,
Vous méritez d’être puni.

JACQUINOT, scandalisé.
Puni pour quoi, Vertu-Saint-Georges ?
Que l’on me brûle dans ma forge
Si je ne fais tout à son gré !
Je ne suis jamais désoeuvré ;
J’obéis quand elle commande,
Tends le dos sous ses réprimandes ...
Hélas ! Anne exige parfois
Trop de besognes à la fois,
Sans penser qu’il faut que j’assume
Tous les besoins de mon enclume :
D’ailleurs, chaque jour, mes travaux
Se compliquent d’ordres nouveaux.
Il faut qu’enfin l’on m’énumère
En détail ce que je dois faire.

JACQUETTE
Oui, je partage votre avis.
Pour que le travail soit suivi,
Il conviendrait que l’on aligne,
Sur un feuillet, votre consigne.

ANNE
C’est exact.

JACQUINOT
Je vais donc savoir,
Ce que je dois, matin et soir,
Faire en plus de ce qui m’incombe
Pour contenter cette colombe.
(Il va chercher dans le bahut une plume d’oie, un pot d’encre et un long parchemin qu’il déroule. Il s’assied devant la table.)
Me voici, la plume à la main,
Prêt à remplir ce parchemin
De l’ouvrage qui me concerne.


Photo de "la Farce du Cuvier" tirée de Jean de la vache et autres menteries,
création de "la Compagnie de l'échappée belle".

ANNE
Ecrivez, pour votre gouverne,
Que toujours vous m’obéirez
Et jamais ne discuterez,
Quand vous aurez signé ces clauses,
Les travaux que je vous impose.

JACQUINOT, inquiet.
Non, corbleu ! je ne ferai rien
Qui ne soit juste et ne soit bien

ANNE
Voyez quel mauvais caractère !
Voilà déjà qu’il déblatère
Et qu’il recommence à rager

JACQUINOT, prudent.
Je ne voudrais pas m’engager
A des besognes impossibles ...

ANNE
Ecrivez donc, homme irascible,
Qui voulez me faire endêver,
Qu’il vous faudra toujours lever
Avant l’aube pour la besogne...

JACQUINOT, vexé. Par Notre-Dame de Boulogne !
Je m’oppose formellement
A me lever journellement
Avant l’aube !

JACQUETTE
Ecrivez, mon gendre !

ANNE
Ecrivez qu’il faudra descendre
De votre couche pour aller
Allumer le feu, dégeler
L’auge à côté de la margelle...

JACQUINOT, frissonnant.
Aïe ! Il fait frisquet quand il gèle !

ANNE, impérieuse.
Ecrivez...

JACQUINOT, excédé.
Un peu de repos !
J’en suis à peine aux premiers mots
Et vous criez dans mes oreilles !

JACQUETTE
La nuit, si l’enfant se réveille,
Il vous faudra le caresser
Et vous lever pour le bercer,
Fussions-nous au mois de décembre —
Puis le promener dans la chambre...

JACQUINOT, navré.
J’aurai donc ici tous les maux !
(Conciliant.)
Bien. Je bercerai le marmot...

ANNE
Ecrivez...

JACQUINOT, se rebiffant.
N’allez pas si vite !
Ma diligence a des limites !

ANNE, sévère.
Mettez, ou vous serez frotté !

JACQUINOT, apaisé, tournant la page.
Ce sera pour l’autre côté...

JACQUETTE
Notez qu’au cours de la journée
— Ceci pendant toute l’année —
Il vous faudra faire le pain,
Brasser la pâte en le pétrin,
Surveiller la cuisson des miches,
Consoler l’enfant qui pleurniche...

ANNE
Bluter, filer, tisser, fourbir...

JACQUETTE
Aller, venir, trotter, courir...

ANNE
Ravauder toutes vos vêtures...

JACQUETTE
Préparer notre nourriture...

ANNE
Peiner autant que le Malin...

JACQUETTE
Mener la mouture au moulin...

ANNE
Veiller, dans l’âtre, sur la soupe...

JACQUETTE
Quérir les fagots à la coupe...

ANNE
Faire les lits...

JACQUINOT, accablé.
C’est insensé !

ANNE, lui montrant une trique.
Sous menace d’être rossé...

JACQUETTE
Ranger chandeliers et burettes,
Et tenir la cuisine nette …

JACQUINOT, lamentable
Seigneur !


Théâtre du Charivari

ANNE
Balayer le parquet,
Emplir La cruche et les baquets...
Nettoyer la buanderie...

JACQUINOT, débordé.
Ne me pressez pas, je vous prie !
Il faut me dicter mot à mot !

JACQUETTE
Dépêchez-vous donc, Jacquinot !

JAQUINOT
Çà ! Je n’ai pas le temps d’écrire !

JACQUETTE
Cirer.

ANNE
Pétrir

JACQUETTE
Laver.

ANNE
Et cuire.

JACQUINOT
Laver quoi ?

JACQUETTE
Les pots et les plats,
Les louches et les coutelas,
Les casseroles, les terrines,
Les chaudrons, les brocs, les bassines...

JACQUINOT, éperdu.
Attendez ! Ne vous hâtez pas !
Mais vous voulez donc mon trépas !
Les pots, les plats...

ANNE
Les écuelles...

JACQUINOT, désemparé.
Eh ! Par la sembleu ! ma cervelle
Ne pourra point tout retenir !

ANNE
Nigaud ! Pour vous en souvenir,
Vous n’aurez plus, de temps à autre,
Comme on relit ses patenôtres
Qu’à jeter un oeil sur ces mots...

JACQUETTE, dictant.
Rincer les langes des marmots...

JACQUINOT, indigné.
Des marmots? Ah ! non ! Je réclame !
C’est plutôt un métier de femme !

ANNE, impérieuse.
Inscrivez !

JACQUINOT, net.
Jamais !

ANNE
Que d’éclats !
Avez-vous honte de cela ?

JACQUINOT, outré.
Par la sambleu ! cette corvée
Vous serait plutôt réservée !
Je n’accepte pas cet affront !
Vous en feriez rougir mon front !

ANNE, menaçante.
Je vais vous battre comme plâtre !

JACQUINOT, effrayé.
Holà ! Si vous voulez me battre,
Je l’accepte ! N’en parlons plus !

ANNE, triomphante.
Il ne reste, pour le surplus,
Que le ménage à mettre en ordre
Vous m’aiderez en outre à tordre
Le linge sortant du cuvier.

JACQUETTE, renchérissant.
Et puis à nettoyer l’évier. Ecrivez.

JACQUINOT, passif.
C’est fait.

JACQUETTE
Je vous prie
De noter la galanterie
Qu’un bon mari, sans rechigner,
A sa femme, doit témoigner,

JACQUINOT, ahuri
Qu’est-ce à dire ! Vertu-Saint-Georges !
Vous voulez me prendre à la gorge
Et me forcer d’être galant ?
Me voici déjà pantelant
Sous le faix d’un tas de besognes,
Que l’on m’inflige sans vergogne !
Sur la terre, il n’est pas, je crois,
De manant plus piteux que moi !
Et voilà qu’on veut que je signe
Une abominable consigne
Qui me met au rang d’un valet !
Je suis chargé comme un mulet
Des mille besoins d’un ménage,
Et je vais crouler sous l’ouvrage !
Je serai debout jour et nuit,
Hériterai de mille ennuis !
Sous les travaux qu’on me prodigue,
Je vais m’épuiser de fatigue !
(Implorant.)
Soulagez un peu Jacquinot!

JAQUETTE, inflexible.
Non point ! Sachez que votre lot
N’est pas tel qu’un homme ne puisse
En sortir, fût-il un novice.
Voilà le rôle consigné
Que vous devez remplir. Signez.

(Jacquinot appose son paraphe au bas du manuscrit.)

JACQUINOT, résigné, capitulant.
Voilà c’est fait.

JACQUETTE
Prenez bien garde
Qu’il ne s’échappe de vos hardes
Et qu’un jour il ne soit perdu.

JACQUINOT, las, avec contrainte.
Je souhaite d’être pendu
Si je n’exécute une ligne
De cette accablante consigne.

ANNE, à Jacquette.
Allez, mère, ne craignez rien
Je le surveille ; il faudra bien
Qu’il l’observe avec discipline,
Ou sans ça, gare à son échine

(Jacquette sort à gauche.)

SCENE IV : JACQUINOT et ANNE

ANNE
Vous allez m’aider à plier
Tout le linge de ce cuvier.
Prenez le bout de cette pièce
De drap qu’avec délicatesse
Je sors humide du baquet ;
Et puis tordons-la sans arrêt
Pour en exprimer la lessive.

(Elle prend un drap dans la cuve, en tend l’extrémité à son mari.)

JACQUINOT, circonspect.
Ma mie, avant que je vous suive,
Convenez avec moi qu’il sied
Que je consulte le billet
Où je détaillai ma besogne.
(Il déroule le parchemin et le parcourt des yeux.)

ANNE
Las ! Le voilà déjà qui grogne
Et se dérobe aux premiers pas

JACQUINOT, consultant le grimoire.
J’ai beau chercher je ne vois pas
Ici la trace de cet ordre ...

ANNE, lui désignant un paragraphe.
« Vous m’aiderez en outre à tordre
Le linge sortant du cuvier. »
Voyez il faut que vous rêviez
Pour oublier ainsi les choses !

JACQUINOT, désarmé.
Elle est si longue, cette glose,
Que je me perds dans les détails

ANNE
Voulez-vous que je vous explique,
Votre grimoire, à coups de trique ?
Allez C’est bien votre travail.
(Criant.)
Ma mère, apportez le bâton
Que l’on rosse cet avorton !

JACQUINOT, apeuré.
Holà ! Merci Je me rétracte !
Je n’avais pas consulté l’acte !
En effet, c’est écrit ; c’est vrai.
Une autre fois j’y penserai
Inutile qu’on m’apostrophe !

ANNE
Tenez le bout de cette étoffe.
Tendez, tournez et tirez fort !

JACQUINOT, secouant le drap.
Voyez je fais tous mes efforts ;
Je ne boude pas à l’ouvrage
Et tends le linge avec courage ...
Je tords ; je tire ...
(Avec malice, le rusé Jacquinot laisse filer dans ses doigts la pièce de drap juste au moment où Anne, postée devant le cuvier, s’arc-boute et tire en entraînant la toile dans laquelle elle s’emberlificote.)

ANNE, effrayée.
Vertuchou !
Vous avez lâché votre bout
Et m’avez fait choir en la cuve !

JACQUINOT, pouffant de rire, à part
Dans l’onde qui sort de l’étuve

ANNE, saisie.
Mon Dieu ! Prenez pitié de moi !
Vous me voyez tout en émoi !
Au Seigneur, je vais rendre l’âme !
Jacquot, secourez votre femme !
C’est brûlant ! Tirez-moi dehors !

(Placidement, tranquillement, Jacquinot, le matois, consulte son parchemin.)

JACQUINOT, lisant.
« Je tourne ; je tire ; je tords... »
C’est inscrit, mais sur ma parole,
Vous secourir n’est pas mon rôle,
Et j’ai beau lire ce feuillet :
Cela n’est pas sur mon billet.

ANNE, déconcertée.
Dépêchez-vous ! La chose presse !
Soyez touché de ma détresse !
Ce n’est pas l’heure de bayer !
Hâtez-vous ! Je vais me noyer !
Retirez-moi de cette tonne !

JACQUINOT, jouant l’inquiétude.
J’ai beau chercher ; cela m’étonne
Que vous n’ayez prévu ce cas...
Vous repêcher ? Je ne vois pas
Cet ordre-ci sur ma consigne...

ANNE, désespérée.
Que vous êtes d’humeur maligne !
Baillez-moi la main, Jacquinot !

JACQUINOT, écarquillant les yeux.
J’ai beau consulter mot à mot
Ce billet plein de prévoyance...
Que doit faire, en la circonstance,
Un mari devenu valet ?
Je ne vois rien sur mon rôlet.

ANNE, affolée.
Terminez cette facétie !
Mon ami, sauvez-moi la vie !
Hélas ! La mort va m’enlever !

JACQUINOT, cherchant.
« Bluter, pétrir, cuire, laver... »

ANNE, éperdue.
le démon me menace,
N’étant pas en état de grâce ?
Et je vais sans doute mourir …

JACQUINOT, indifférent.
« Aller, venir, trotter, courir... »

ANNE, balbutiant.
Si je lâche, c’est la noyade !
Et pas moyen que je m’évade !
Je ne passerai point le jour...

JACQUINOT, sans s’émouvoir.
«Faire le pain, chauffer le four... »

ANNE
C’est la mort la plus redoutée,
Car je vais être ébouillantée !
Au secours ! Jacquot, c’est la fin !

JACQUINOT, même jeu.
« Mener la mouture au moulin... »

ANNE
Las ! J’ai de l’eau jusqu’aux aisselles !

JACQUINOT, lisant.
«Et récurer les écuelles... »
J’ai tout parcouru ; j’ai tout vu...
Ce cas-là n’était pas prévu...

ANNE, criant.
Au secours, ma mère Jacquette !

JACQUINOT, lisant, toujours insensible.
«Et tenir la cuisine nette... »

ANNE, angoissée.
Allez me chercher le curé ;
Que mon salut soit assuré !

JACQUINOT, l’esprit ailleurs.
« Et nettoyer les casseroles... »
Non ; cela n’est pas sur mon rôle...

ANNE
Et pourquoi n’est-ce point écrit ?

JACQUINOT, riant niaisement.
Parce qu’on ne me l’a pas dit!
Puisque vous m’avez fait promettre
D’exécuter l’ordre à la lettre,
J’obéis au commandement
Que vous-même et votre maman
M’avez fait signer tout à l’heure !

ANNE
Vous souhaitez donc que je meure ?

JACQUINOT
Je me plie à tous vos décrets ;
Sauvez-vous comme vous pourrez ;
Moi je respecte ma consigne !

ANNE
Que votre conduite est indigne !
Envoyez-moi quelque varlet !

JACQUINOT, imperturbable et logique.
Cela n’est pas dans mon rôlet !
Je l’ai juré je m’exécute,
De crainte encor qu’une dispute…

ANNE, larmoyante.
Donnez-moi la main, mon ami !
Je suis déjà morte à demi !
Retirez-moi !

JACQUINOT, railleur.
La chose est drôle !
Je ne vois pas ça dans mon rôle !

ANNE, pitoyable.
Jacquot ! Si vous m’aimez encor,
Par Jésus, tirez-moi dehors !

JACQUINOT, narquois.
T’aimer ! Subtile maritorne !
Las! A présent tu me flagornes !
Mais tu me fis souffrir assez
Pour que je puisse te laisser
Boire un coup de cette tisane !

ANNE
De grâce ! Oubliez nos chicanes !

JACQUINOT
Tu peux rendre ton âme à Dieu.
Je m’en lave les mains, adieu !
Je ne te reverrai que morte !
(Il se dirige vers l’atelier à droite.)

JACQUETTE, criant à la cantonade, et frappant à l’huis.
Ouvrez-moi !

JACQUINOT
Qui heurte à la porte?

(Entre Jacquette.)

SCENE V : JACQUINOT, ANNE, JACQUETTE

JACQUETTE
C’est moi, votre mère â tous deux.
Eh bien ! que fait ce galvaudeux ?
Vous entendez-vous en ménage
Et Jacquot fait-il son ouvrage ?
J’espère que c’est arrangé
Et que ce qu’il a rédigé
Il l’observe sans qu’on l’exhorte ?

JACQUINOT, jovial.
Ça va, puisque ma femme est morte !
Tous mes souhaits sont exaucés
(Se frottant les mains.)
Me voici bien débarrassé !

JACQUETTE, interdite.
Ma fille est défunte, mon gendre ?
Mais faites-vous au moins comprendre
Ne plaisantez point, paltoquet !

JACQUINOT
Regardez au fond du baquet
Et ne soyez point effrayée :
La pauvre fille s’est noyée !

JACQUETTE, effarée.
Répète un peu ce-que tu dis ?

JACQUINOT, soulagé apparemment.
Je souhaite qu’au paradis,
Constatant que c’est une intruse,
Messire Pierre la refuse
Et qu’elle aille dans les enfers
Payer 1es maux que j’ai soufferts.

JACQUETTE, effrayée.
Hélas ! Ma fille est trépassée !

JACQUINOT
En tordant la laine tissée,
Annette a chu dans ce cuveau
Qui va devenir son tombeau !

ANNE, d’une voix pâmée.
Au secours! A l’aide, ma mère !

JACQUETTE, se précipitant vers la cuve.
Mon enfant! O douleur amère
Ah ! J’ai le coeur en désarroi !


Atelier théâtre de Mauvezin

ANNE
Je défaille ! Secourez-moi !
Je m’en vais perdre connaissance !


Atelier théâtre de Mauvezin

JACQUETTE, larmoyante.
Jacquot, un peu de complaisance !
Sauvez ma fille, s’il vous plaît !

JACQUINOT, têtu.
Cela n’est pas dans mon rôlet !

ANNE
Las ! Aidez-moi !

JACQUETTE, indignée.
Méchant ! Infâme !
Allez-vous laisser votre femme
Succomber ainsi sous vos yeux
Sans qu’un devoir impérieux
Vous contraigne à faire le geste
Qui, de sa posture funeste,
La tirera sans plus tarder?

JACQUINOT, se croisant les bras, résolu
La mégère peut décéder
D’avoir trop bu de sa lessive !
Car enfin, ce qui vous arrive,
Anne, ce n’est pas de mon fait,
Mais de votre faute, en effet !
(Désignant le manuscrit.)
Et c’est en vain que je contrôle :
Repêcher n’est pas dans mon rôle !

ANNE
Las ! Je ne peux plus résister !

JACQUETTE, se traînant à genoux.
Jacquinet, sans plus t’entêter,
Aide-moi ! Sauve-la sur l’heure !
Ouïs-la qui geint et qui pleure,
Se croyant aux derniers moments,
Et réclame les sacrements !

JACQUINOT, impassible
Non ! Je ne ferai rien pour elle
Tant que la sotte péronnelle,
Sur Sa foi, ne m’aura promis
Que je serai maître au logis !

ANNE
Ah ! Jacquinot, je vous le jure !
Si de cette triste posture
Vous me tirez en cet instant,
D’un coeur contrit et repentant,
Je vous servirai sans contrainte
Et sans proférer une plainte!

JACQUINOT
Vous me promettez de ne plus
Me réveiller à l’angélus
Pour allumer le feu dans l’âtre
Et jurez de ne pas me battre ?

ANNE, humblement.
Je vous le jure, Jacquinot !

JACQUINOT
De ne plus, comme un godenot,
Me faire tourner en bourrique
Ni me menacer de la trique,
Tel un être fol à demi ?

ANNE
Je vous le promets, mon ami !

JACQUINOT
Vous m’assurez que sans tapage
Vous ferez tout votre ménage,
Sans jamais rien me commander
Qui ne soit juste et bien fondé ?

ANNE
Ah ! Recevez-en la promesse !

JACQUINOT
Par tous les saints qu’à la grand’messe,
Nous invoquons, par l’Eternel
Faites le serment solennel
De ne plus m’abreuver d’injures
Ni de sarcasmes !

ANNE, sincère.
Je le jure,
Et promets de ne plus mentir !


Théâtre de l'orage

JACQUINOT
Alors, je veux bien vous sortir
De ce baquet plein de lessive
Où le diable vous tint captive
Pour vous éprouver un tantet...
(Il l’empoigne et la tire de sa dangereuse posture. Puis il met le grimoire en pièces.)
Et je déchire mon rôlet,
Acte ridicule et futile
Qui devient alors inutile.

JACQUETTE
Puisque l’orage est dissipé,
Embrassez-vous, faites la paix,
Car lorsque la discorde règne,
Que l’on se bat et qu’on s’engeigne
Dans un ménage d’artisans,
Tout marche en dépit du bon sens ;
C’est bientôt la gêne et la diète,
Et le mobilier s’émiette,
Martyr de la mauvaise humeur,
Dans le désordre et les clameurs.

(Les deux époux réconciliés se donnent l’accolade.)

JACQUINOT, philosophe.
C’est dans les lois de la nature
Que l’homme doit, avec mesure,
Gouverner sa femme en effet,
Et la combler de ses bienfaits.

ANNE, avec humilité et contrition.
Je renonce à mon arrogance,
J’obéirai sans négligence,
Sans murmurer et sans surseoir,
Et je ferai tout mon devoir.

JACQUINOT, paternel.
Bref, tout s’arrange sans dommage.
Vous voulez bien me rendre hommage
Et ne plus tenir votre époux,
Comme une bête, sous le joug.
J’aurais pu me mettre en colère,
Mais j’ai préféré la manière
La plus douce aux emportements
Qui finissent tragiquement.
Ce qui prouve que, sans esclandre,
Tout arrive à qui sait attendre
Et qu’il suffit d’avoir raison
Pour être maître en sa maison !



RIDEAU